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La scolarisation en Afrique

Comment assurer la scolarisation universelle dans l’enseignement primaire en Afrique d’ici 2015 ? Est-ce que la fin justifie les moyens ? Est-ce que tous les moyens sont bons pour parvenir à ce résultat ? Ou est-ce qu’on peut avoir des doutes sur la nature du but à atteindre ? De quelle scolarisation s’agit-il ? Le moment est venu d’envisager d’autres modèles de scolarisation qui ne soient ni la copie, ni le reflet de ceux venant du Nord.

Dans le quotidien de Dakar "Le Soleil" du 3 mai dernier on trouve une information significative sur les impasses que rencontrent les gouvernements africains à scolariser tous les enfants en âge d’aller à l’école, au moins à l’école élémentaire. Personne, ni ici ni ailleurs ne parle du reste, c’est-à-dire de ce qui se passe après l’enseignement primaire. Pour le moment, on se limite à l’enseignement élémentaire. Or, le gouvernement du Kenya pour parvenir à la scolarisation universelle selon les termes concordés ( les responsables internationaux et les décideurs africains aiment relever que l’objectif n’a pas été imposé mais qu’il a été discuté conjointement) au sein de l’UNESCO lors de la Conférence mondiale sur l’éducation pour tous qui s’était déroulée à Jomtien (Thaïlande) du 5 au 9 mars 1990, a pris une mesure drastique qui prévoit des peines de prison et des amendes pour les parents qui refusent de scolariser leurs enfants et ceux placés sous leur tutelle.

Au Kenya, 700 000 enfants font l’école buissonnière, sont à la rue, travaillent. On imagine l’effort à fournir pour les scolariser, les enfermer dans des classes, les arracher à la rue. Le programme du gouvernement kenyan prévoit d’arriver à en rattraper 300 000, après avoir plus que doublé le nombre d’enfants scolarisés en trois ans, entre 2003 et 2006. Ces chiffres, qui ne sont par ailleurs qu’un ordre de grandeur approximatif, donnent une idée de l’ampleur des opérations en cours : former des enseignants, construire des écoles, assurer les fournitures scolaires, produire les manuels, inspecter les écoles, motiver les parents souvent analphabètes, etc. etc. Dans quelles conditions ce dispositif se réalise, avec quels résultats ?

Les programmes d’évaluation, comme par exemple celui du SACMEQ, mis en oeuvre par 15 gouvernements de l’Afrique australe et occidentale [1] [2] devraient fournir des données sur les résultats obtenus. On a vu dans un article sur la Guinée que les pays de l’Afrique occidentale en majorité francophone ont leur programme d’évaluation (le PASEC). Le Kenya a participé aux deux séries d’évaluation du SACMEQ, celle de 1998 et celle de 2000 connues sous l’acronyme de SACMEQ I et II. Quelques indicateurs très simples, désagrégés par région, gendre, niveau socio-économique et localisation de l’école, sur les résultats en lecture obtenus lors de l’exercice SACMEQ I et les résultats en lecture et mathématiques du SACMEQ II se trouvent dans une page du site du SACMEQ. [3]

On n’analyse pas ici les données du Kenya. On se limite seulement à souligner la difficulté que rencontrent les gouvernements africains à parvenir à scolariser toutes les classes d’âges susceptibles de fréquenter l’école primaire (grosso modo de 6 à 11 ans). En restant dans le modèle de scolarisation provenant du Nord et mis au point lors de la deuxième moitié du XIX siècle, les gouvernements africains sont contraints à adopter des stratégies de politique de l’enseignement qui les obligent à opérer des choix risqués : au Kenya, l’emprisonnement pour les parents récalcitrants à envoyer leur enfants à l’école ; en Guinée et au Bénin, l’ouverture de classes attribuées à un personnel peu ou pas compétent et formé à grande vitesse (les contractuels). La scolarisation universelle (selon une variante mise au point dans le Nord) à marche forcée pour tenir l’échéance de 2015 fixée par l’UNESCO dans le cadre du mouvement EPT (Education pour tous) se révèle non seulement un pari impossible mais une opération pernicieuse ou grave de conséquences. Personne en effet ne sait quelles seront les retombées du recrutement massif de contractuels ; il est difficile d’imaginer ce qui va se passer au Kenya avec les familles des enfants non scolarisées d’abord et puis dans les écoles construites pour les accueillir. Il est vrai qu’au Kenya la loi impose un devoir à l’Etat en contrepartie de l’obligation faite aux parents d’envoyer les enfants à l’école : les parents ont le droit d’exiger que l’état crée des écoles pour accueillir leurs enfants et ils peuvent porter plainte contre le gouvernement au cas où celui-ci ne mettrait pas en place les infrastructures nécessaires à l’éducation de leurs enfants. On n’a pas les documents pour vérifier si on a déterminé la qualité de ces infrastructures, y compris le niveau académique et pédagogique des enseignants. Supposant qu’on l’ait fait, on voit mal comment des parents peu alphabétisés peuvent revendiquer une bonne école pour leurs enfants ou intervenir pour juger de la qualité de l’école. C’est un autre problème, tandis qu’au Nord, par exemple en Angleterre, ancienne puissance coloniale et tutélaire, on adopte des lois qui donnent le libre choix de l’école aux parents et qui mettent les écoles en concurrence entre elles pour attirer les meilleurs élèves, au Kenya il faut encore bâtir des écoles et développer un réseau d’école suffisamment dense pou être attrayant et attirant. En Angleterre, les familles sont des clients des écoles que les écoles courtisent ; au Kenya, les parents sont des réfractaires à la loi qu’on punit pour les forcer à envoyer leurs enfants à l’école. N’importe quelle école ? On ne le sait pas. De toute façon, ce sont les familles pauvres qui triment et qui devront se débrouiller pour trouver les 700 dollars $ d’amende dans le cas où leurs enfants feront l’école buissonnière.

Nous pouvons attendre avec intérêt les résultats du SACMEQ III.

Kenya : La prison pour les parents refusant d’inscrire les enfants à l’école

 [4]

Le gouvernement kenyan a pris lundi des mesures pour garantir la mise en oeuvre d’une loi adoptée en 2001 qui prévoit des peines de prison et des amendes pour les parents qui refusent de scolariser leurs enfants et ceux placés sous leur tutelle.

Dans une circulaire à l’attention des commissaires de province et de district, ainsi que des chefs de département ministériel, le secrétaire permanent du ministère de la Sécurité intérieure, Cyprus Gituai, indique que le gouvernement s’est lancé dans la mise en oeuvre de cette loi en veilleuse depuis son adoption.

La loi prévoit des sanctions allant d’un à deux ans de prison ou une amende de 700 dollars américains pour les parents reconnus coupables d’avoir refusé d’envoyer leurs enfants à l’école. En revanche, la loi permet aux parents de porter plainte contre le gouvernement au cas où celui-ci ne mettrait pas en place les infrastructures nécessaires à l’éducation de leurs enfants.

« Les parents qui abandonnent leurs enfants sans la moindre raison apparente devraient être contraints par des moyens juridiques, de faire face à leurs responsabilités », a affirmé M. Gituai. Cette mesure devrait permettre l’inscription à l’école de plus 300.000 enfants vivant dans la rue.

« Des préoccupations ont été évoquées au sujet de la présence continue d’enfants dans les rues et les marchés, des enfants abandonnés à eux-mêmes », souligne la circulaire du ministère de la Sécurité intérieure.

Les résultats d’un récent sondage national intégré sur les familles montre que quelque 8 millions de Kenyans âgés de plus de 15 ans sont analphabètes

« L’administration provinciale est organisée de telle sorte que les enfants de la nation puissent tirer pleinement profit des opportunités qui se présentent dans le pays et deviennent des citoyens utiles », a déclaré M. Gituai.

Depuis le lancement du programme garantissant la gratuité de l’enseignement primaire par le gouvernement kenyan, en 2003, le taux de scolarisation du pays a connu une progression exponentielle, passant de 3 à 7 millions d’enfants scolarisés. Malgré tout, selon les estimations officielles, 700.000 enfants kenyans ne sont pas encore scolarisés.

[1] Afrique du Sud, Botswana, île Maurice, Kenya, Lesotho, Malawi, Mozambique, Namibie, Ouganda, Seychelles, Swaziland, Tanzanie (continentale), Tanzanie (Zanzibar), Zambie et Zimbabwe

[2] SACMEQ = Southern and Eastern African Consortium for Monitoring Educational Quality

[3] Les rapports sur le Kenya peuvent être obtenus sous forme de fichiers .zip après inscription dans la mailing list du SACMEQ.

[4] Article de Eugène Kaly publié le 3 mai 2007 par le quotidien Le Soleil (Dakar)